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Dimanche 23 mars 2008
Réalisé dans la foulée du premier Baby Cart (intitulé Le Sabre de la vengeance), L’Enfant massacre – dont le titre original, qu’on pourrait traduire par « la promenade du loup à l’enfant sur les berges du Styx », se fait bien plus le reflet de la poésie et de la dimension mythologique qu’un titre français visiblement choisi sans discernement – est sans aucun doute le plus beau d’une série pourtant riche en films sublimissimes (i.e. : se procurer le coffret intégral de la série n’est pas une mauvaise idée).


Baby Cart (j’avoue, une de mes sagas cinématographiques préférées, sinon ma préférée, tous genres confondus) est une preuve incontestable que le cinéma d’exploitation des années 70 (et on aimerait que le cinéma d’exploitation des 2000s, du moins une portion, soit du même niveau) n’était pas uniquement affaire de faiseurs et d’opportunistes, mais aussi le terrain de jeu et d’expression de véritables artistes (qu’ils furent parfois eux aussi opportunistes n’est pas la question) ne sacrifiant pas leur vision d’auteur aux codes qu’ils empruntent, pas plus qu’ils ne réalisèrent des oeuvres prédigérées pour un public supposé mononeuronal. Pour en revenir à L’Enfant massacre, il est intéressant d’observer comment dans ce film la radicalisation des caractéristiques « exploitation » conduit à un film aux frontières de l’abstraction.


Les premières qualités et particularités du film sont justement sa structure et son montage, tous deux extrêmement elliptique.
Le premier point, la structure narrative du film, n’est pas particulièrement surprenant, même si ainsi poussé dans ses retranchements on ne peut qu’en admirer la radicalité : après tout la situation, les personnages et les enjeux avaient étés posés dans le premier film, le second ne nécessitait alors pas d’exposition particulière (et en aurait même souffert). D’un autre coté, encore plus que dans les autres films de la saga, l’argument scénaristique est minimaliste et totalement prétexte – n’étant pas à un anachronisme près je la comparerais à celui d’un scénario de beat them all (jeux vidéo où faut taper sur plein de méchants, parfois introduit par une histoire dont on se fout royalement), aboutissant à une situation classique dans ce genre de jeu : être la cible de tueurs tout en devant assassiner un PNJ protégé par une escorte de combattants hyper balèzes. Sans aucun doute la volonté de surenchère dans l’exploitation des figures du genre a expurgé le déroulement de l’histoire de tout superflu, ne laissant en fin de compte quasiment uniquement les scènes de confrontation.
L’Enfant massacre est donc une succession de démasticages hyper violents, ne lésinant ni sur les membres tranchés ni sur les geysers de sang, à peine entrecoupés de scènes tenant d’ailleurs pour la plupart d’affrontement ou d’opposition. La preuve qu’il n’est pas besoin d’alourdir son scénario pour légitimer un film d’action, travers pourtant courant de ceux qui n’assument pas d’oeuvrer dans un cinéma d’exploitation, et que le moment venu la substance et la profondeur du film se révèlent d’elles mêmes. L’aboutissement de cette épure scénaristique est atteint vers le tiers du métrage, où Ogami Itto est assailli à de multiples reprises par les guerriers du clan Yagyu et leurs alliées amazones, dans une succession de scènes sans aucune transition.


Plus surprenant, cette manière de ne conserver que l’élément signifiant et de l’expurger de toute transition superflue se retrouve également au niveau du montage. C’est là qu’on mesure toute la radicalité de L’Enfant massacre et de son réalisateur, poussant sa démarche au maximum.
Les scènes d’action tendent alors vers le schématisme. Celle visible sur l’extrait ci-dessous est un bon exemple : elle est pour une bonne part composée de mouvements de lames et de membres tranchés tombant sur le tatami, la continuité et la linéarité dans l'enchainement des plans sont plus libres qu'à l'accoutumée, le combat réduit à ses climax et à ses instants stratégiques. Plus rare cette technique s'applique aussi au son, la bande sonore étant principalement muette (juste le légèrement assourdissant bourdonnement des haut-parleurs) ne laissant place qu'aux bruits d'étoffes, de lames et de chair tranchée, qui détonnent alors d'autant plus. Il y a peu (pas) de plans d’ensemble, mais pourtant aucun problème de compréhension ou de spatialisation de l’action. Encore une fois grâce à la schématisation de la caractérisation des combattants, par leurs habits particulièrement. C’est flagrant au sujet des guerriers envoyés par le Shôgun, caractérisés à deux niveaux : un premier temps comme groupe, tous trois accoutrés de longs manteaux et de larges chapeaux les rendant interchangeables, et un second temps comme individus, à travers leurs armes très spécifiques (gantelet, massue et griffe). Jusque dans ses combats L’Enfant massacre cherche l’abstraction, en faisant s’affronter non pas des personnes mais des stéréotypes et des figures fortement symboliques.
Le film se conclu par une scène à la schématisation extrême, le heurt du combat (qui, n’ayant pas lieu physiquement, n’existe que sous forme métaphorique) n’étant finalement composé que de deux plans articulés en fondu enchaîné : Ogami Itto n’a besoin que de dégainer son sabre pour l’emporter, du simple fait de sa supériorité (c’est un peu plus complexe en fait, mais je suis là pour être expéditif).




Ce genre de mise en scène et de montage, fortement elliptiques, me font entre autres penser à un découpage de bande dessinée – rappelons que la série est adaptée d’un manga, Lone Wolf and Cub de Kazuo Koike (qui scénarise aussi les films) et Goseki Kojima – particulièrement japonaise (le contraire eu été étonnant). On y retrouve une organisation similaire (dans un cas dans le temps, dans l’autre dans l’espace) des actions, insistant sur les inserts. On pourrait même considérer les démembrements successifs comme simultanés, à la manière dont la mise en page de manga aime à éclater une action en la détaillant successivement sous plusieurs angles.


[Bon, je voulais n’écrire qu’un petit texte, et me voilà. Pour peu que je ne me sois pas restreint à un seul aspect de l’oeuvre (le but de la rubrique) je tenais là une chronique complète pour le Glop ? ou Pas Glop ?
Vu l’état d’avancement elle ne devrait pas tarder. Et si vous ne deviez en retenir qu’une chose :
L’Enfant massacre est le plus grand film de sabre du monde (et oui).]

- Par Epikt
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Vendredi 15 février 2008
Vous ne savez pas combien de papiers je commence pour le Glop ? ou Pas Glop ? sans pouvoir les achever de manière satisfaisante et encore moins combien j’en planifie sans même en écrire le premier mot. C’est donc aussi à ça que servira ce blog, parler un peu de ses critiques mortes (plus ou moins) nées, surtout quand j’en dit du bien.
Des petites réflexions en vrac, en attendant que peut-être j’en fasse vraiment quelque chose.


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Donc voilà, ces derniers jours (la semaine dernière) j’achève la (re)lecture du roman par lequel il y a quelques années j’ai découvert Gene Wolfe (qui depuis compte parmis les auteurs que j'estime le plus), La cinquième tête de Cerbère (jadis acheté d’occase au Livre de Poche, depuis réédité dans la collection Ailleurs et Demain de R Laffont). Un livre qui tranche avec les autres « grandes oeuvres » de l’auteur (je pense particulièrement à L’Ombre du bourreau et à Soldat des brumes, ainsi qu’à leurs suites respectives) d’un coté par sa longueur modeste (400 pages tout de même), sa structure (trois novellas confrontées et mises en relation) et le genre qu’il emprunte (globalement science-fiction, même si comme à chaque fois on pourra chipoter).
Mais qui d’un certain coté (et ça je ne m’en rendais bien évidemment pas compte lors de ma première lecture) s’inscrit parfaitement dans les thématiques abordées dans les oeuvres suscitées, voir carrément les englobent. En quelque sorte en tout cas (pas de doute, cette phrase restera dans les annales).
Pour schématiser grossièrement un des thèmes marquants et centraux de L’Ombre du bourreau et de Soldat des brumes est la mémoire, qui devient même formellement primordiale dans le second : le héros perd chaque nuit ses souvenirs, et le texte que nous lisons est le journal qu’il écrit chaque soir pour le relire le matin et se souvenir de qui il est. Au total opposé, Severian dans L’Ombre du bourreau est doté de la mémoire absolue et est incapable d’oublier quoi que ce soit. Que ces quelques lignes ne viennent pas restreindre la lecture de ces deux oeuvres, qui ne s’y limitent bien entendu pas.
Mais cela nous intéresse à la lecture de La cinquième tête de Cerbère – écrit plusieurs années avant ces deux cycles (1972, contre 1980 et 1986 pour les premiers tomes). Le livre est composé de trois longues nouvelles, sans trop de rapport à priori que ce soit dans la forme, le fond ou le genre, mais néanmoins liées par un univers (qui prend certes de formes différentes) et un personnage (qui est tour à tour personnage secondaire, rapporteur du récit et objet d’enquête) communs et théâtre d’un jeu de résonances entre les récits. Et le lecteur de déceler ci et là des incohérences ou des contradictions entre les différentes visions, de trouver chez l’une la clef pour comprendre l’autre voir la remettre en question. Le livre est alors traversé par une obsession fondamentale : l’écriture tout d’abord, puis la recherche et finalement la transmission de la vérité à travers le récit, qu’il soit oral, écrit, fragments d’archives ou simple légende. Une question qu’il convient de se poser aussi en temps que lecteur.
Hum... vous voyez le rapport avec la confrontation mémoire / récit de ses oeuvres futures ?
Intéressant quoiqu’il en soit de voir chez Gene Wolfe émerger ces thèmes dès sa seconde publication, lui qui tout le long de son oeuvre sera l’auteur de fictions brouillant toujours les pistes et remettant constamment en cause ce qu’elles représentent. Enfin... on ne pourra encore une fois pas le réduire à cela (1). En quelque sorte en tout cas !


(1) outre un style magnifique (servit par une très bonne traduction, de Guy Abadia pour le présent livre) s’y trouvent quelques idées assez énormes <SPOILER !!!!> entre autres cet « individu » qui à travers une lignée de clones successifs utilisant une méthode de relaxation (le terme est-il le même en français ?) tente l’approximation de sa personne originelle.



La cinquième tête de Cerbère (The Fifth Head of Cerberus) de Gene Wolfe, 1972
Edition française : 1976 (Robert Laffont, Ailleurs et demain) traduit par Guy Abadia, réédité en 2006

L’Ombre du bourreau (The Shadow of the Torturer) de Gene Wolfe, 1980
Edition française : 1981 (Denoël, Présence du futur) traduit par William Olivier Desmond, réédité en 2006 (Denoël, Lunes d’encre)

Soldat des brumes (Soldier of the Mist) de Gene Wolfe, 1986
Edition française : 1988 (Denoël, Présence du futur) traduit par William Olivier Desmond (réédition annoncée)

Illustration : Feux de Lorenzo Mattotti (Le Seuil)
- Par Epikt
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